L'école laïque

Publié le par jasonlouisxi


L'EXPULSION DES CONGREGATIONS




- Je bois à la destruction du phylloxéra ... Le phylloxéra qui se cache sous la vigne et l'autre qui se cache sous la feuille de vigne ... (Rires dans la salle).

- Pour le premier, nous avons le sulfure de carbone ; pour le second, l'article 7 de la loi Ferry ... !(Applaudissements des convives).

- Vive la République ! A bas la calotte ! Ecrasons l'Infâme !


Jamais la chaleur des banquets n'a été si communicative. Des convives congestionnés se dressent pour acclamer l'orateur. Le choeur des vignerons d'Auxerre couvre la voix de Paul Bert, enfant du pays, qui vient de porter un toast dont les termes resteront fameux dans les annales de la Libre pensée.

Paul Bert, qui a enseigné la physiologie à lla Faculté des Sciences avant d'être ministre de l'Instruction publique, est un farouche anticlérical. En ce jour, il pourfend les Jésuites pour la plus grande joie des cultivateurs de l'Yonne.

Une bataille avait commencé, qui se terminera par la victoire des républicains.


LE CONTEXTE

A l'heure où Paul Bert lance son défi, rien n'est moins assuré. Il est parmi les vainqueurs des élections d'octobre 1877 qui ont triomphé de l'Ordre moral.

Mais le souvenir du seize mai reste vivace dans les esprits et l'ombre de Mac-Mahon pèse sur la vie publique avec son cortège de généraux, de gendarmes et de prélats. Le cardinal de Bonnechose avait notoirement poussé le maréchal au coup d"Etat.

Des 87 évêques et archevêqques de France, 80 restent l"gitimistes ou bonapartistes. Le verdict électoral de 1877 est contesté dans les beaux quartiers de Paris, le bocage vendéen, le clergé monarchiste et les cadres militaires. Aucun n'a su discerner que la République répondait aux voeux populaires.

L"Univers" de Louis Veuillot écrit : "La France catholique aura raison de la France républicaine".

L'autre camp fait des Congrégations un spectre hideux.
La "Lanterne" y donne le ton en publiant des feuilletons du style : "Les amours d'un Jésuite".


JULES FERRY

Jules Ferry, quant à lui, n'est pas homme à arracher les feuilles de vigne pour faire rire les tablées provinciales.

Député d'Epinal, ministre de l'Instruction publique dans le gouvernement Waddington, ce vogien rugueux et obstiné est infiniment sérieux. Distant, il connaitra toute sa vie le drame de l'impopularité. La bouche dédaigneuse entre d'énormes favoris en pendeloques, il a un nez immense que les caricaturistes allongent en trompe d'éléphant.


L'ARTICLE  7

Mais en 1879, l'opinion catholique n'est guère prête à s'incliner devant sa heute stature.

Le ministre vient de déposer les lois sur l'enseignement qui, pour "les bonnes âmes", resteront à jamais  : "scélérates".
La trompe d'éléphant ne suffit plus aux dessinateurs de droite qui, de leur bête noire, font un satan, un antéchrist. Sa conscience, au gré des bien-pensants, l'article 7 devrait suffir à la bourreler de remords.

Il s'agit d'un paragraphe discrètement ("sournoisement", diront les "Bien-pensants") inséré dans deux textes, d'allure anodine, que le mlinistre dépose le 15 mars 1879 sur le bureau de la Chambre des députés.

Au premier abord nul ne s'inquiète. Les projets de réforme partielle de l'enseignement semblent viser surtout à écarter le clergé du Conseil supérieur de l'instruction publique. La hiérarchie écclésiastique ne peut espérer préserver en totalité le régime de la "loi Falloux" qui établissait le contrôle de l'Eglise sur tous les degrés de l'enseignement.

Mais l'article 7 va au-delà des modestes revanches que concéderait l'épiscopat aux vainqueurs de 1877.
Il doit exclure de toutes les écoles, publiques et privées, les membres des "Congrégations non autorisées".
Ces trois mots visent plus de vingt milles enseignants des deux sexes, et plus spécialement les Jésuites.


LES CONGREGATIONS

Par "Congrégations", on entend des organisations très diverses, au total, plus de cent cinquante mille personnes auxquelles la rumeur publique attribut un plantureux trésor de guerre : le fameux "milliard", dont il ne restera rien lorsque l'Etat voudra le faire fructifier pour son compte.

A des ordres hiérarchisés comme la Société de Jésus, s'ajoutent cinq cent associations qui, pour les pamphétaires anticléricaux, sont l'armature de la "France noire". Certaines ne sont que des groupements de  prêtres réunis autour d'un animateur ; à d'autres, n'adhèrent même que des laïques du Tiers-Ordre.
Maristes ou Assomptionnistes, dominicains ou frères de la doctrine chrétienne, ce sont autant de " Congrégations non autorisées". Elles sont simplement tolérées et leur statut reste précaire car le Concordat, en vigueur depuis 1802, n'y fait aucune allusion.

Sitôt connu l'article 7, c'est une levée de boucliers. Dans les villages, le curé et l'instituteur sont prêts à en venir aux mains. De toute la province montent des odeurs de soufre et des vapeurs d'encens.
"A bas la calotte" répond au "Veni Créator".
Le tabellion bien-pensant lance des éclairs de Jugement dernier sur l'apothicaire sans-Dieu qui projette en vain sur son adversaire les Lumières de la Raison.


UNE SEANCE MEMORABLE

Le 16 juin débute à la Chambre des Députés un débat qui durera trois semaines.
Léon Gambetta, qui préside, tentera de ramener au calme des députés constamment déchaînés. Mis à part Jules Ferry, il n'est personne dans l'arène qui s'efforcera à la sérénité. Dès les premières empoignades, tous les coups sont permis.

La séance s'ouvre à quinze heures.

Ponctuel, impassible, vêtu de noir, Jules Ferry fait son entrée dans la salle où, instantanément, les conversations ont cessé. Il gagne son banc, serre la main de ses collègues. Gambetta agite sa sonnette.

Le tribun bonapartiste Paul de Cassagnac attaque d'emblée :

- Dans le discours violent et haineux qu'il a prononcé à Epinal, M. le ministre de l'Instruction publique ...


Déjà énervé, Gambetta brandit sa règle. Des clameurs s'élèvent à gauche. Seul Ferry garde les yeux au plafond tandis que Cassagnac poursuit :

 

- J'affirme, M. le ministre, que vous défigurez les intentions, que vous falsifiez les textes ..;


- A l'ordre ! A l'ordre !
clame l'impétueux Tirard, ministre de l'Agriculture et membre de la loge maçonnique Isis-Monthyon. Les républicains bouillonnent tandis que la droite ronronne ... Cassagnac redouble d'agressivité :

- Ce n'est pas une chose nouvelle dans le parti républicain que la falsification des textes ...

 

C'en est trop. Gambetta, sonnant à toute volée, demande contre l'orateur la censure et l'exclusion temporaire. La gauche s'apaise, c'est alors la droite qui vocifère.

D'Ariste, député conservateur, monte sur son pupître, lance des cris et saute à terre. Suivi d'une quinzaine de monarchistes, il se lance vers la tribune.

Tirard en tête, la gauche se précipite à sa rencontre. D'un coup de poing, d'Ariste renverse le ministre qu'un ami venge en fonçant tête baissée dans l'estomac d'un légitimiste. Le bomapartiste Rauline distribue autour de lui des gifles magistrales.
La sonnette présidentielle, trop agitée, perd son battant dont Cassagnac se fait un projectile ... Gambetta, aphone, tape de sa règle sur la cloche estropiée sans arriver à dominer un vacarme de cris inarticulés.

Le président se coiffe, descend et quitte le champ de bataille qui, peu à peu, se vide. Deux corps restent étendus parmi  les cannes brisées, les manchettes et les faux-cols arrachés. Tirard a perdu une chaussure et s'en va en clopinant ...

La séance reprend une heure plus tard. Cassagnac est averti que tout ce qu'il dira ne sera plus couvert par l'immunité parlementaire.

- C'est un gouvernement infâme ! Un gouvernement de scélérats et de lâches !



"Quelle séance ! Quel scandale ! Quelles vociférations ! titre le "Figaro".

Pendant ces journées furibondes, les journaux doublent leur tirage. Pugilats et arguments sont commentés aux coins des rues, et pas toujours en termes raffinés ...

Après trois semaines d'un débat passionné où coups et insultes se sont échangés, la Chambre, dans sa majorité, a suivi Jules Ferry.

Les deux projets, y compris l'article 7, sont votés par 333 voix contre 164.



AU SENAT 

Les laïcs y prévoyaient une victoire aisée. C'était compter sans Jules Simon.
l'ancien lieutenant de Thiers, qui a l'oreille de la Haute Assemblée, est nommé rapporteur de la Commission chargée d'examiner les deux projets de loi.

D'emblée, il se déclare hostile à l'article 7, qu'il juge contraire à l'esprit de justice :

- Vous n'avez pas le droit d'imposer une doctrine quelconque et de supprimer la liberté quand elle vous gêne.

Le Sénat suit Jules Simon et rejette l'article 7 le 23 février.

Le texte reste voté par la Chambre des Députés.


LA  LOI

Le 29 mars, le "Journal officiel" publie le décret qui stipule  : "Dans un délai de trois mois, la Société de Jésus devra se dissoudre et les autres congrégations se mettre en règle avec la loi"

L'émotion est à son comble : les ordres religieux en cause refusent de se soumettre. On attend le 29 juin, date d'expiration du délai.

L'EXPULSION

A l'aube du 29 juin, deux milles personnes stationnent devant la maison des Jésuistes, 23 rue de Sèvres, à Paris. Des centaines d'agents de ville font circuler la foule. Des "titis" saluent de quolibets les parlementaires conservateurs venus clamer leur indignation, et aussi les deux commissaires qui, ceints de leur écharpe tricolore, font le tour du pâté de maisons, suivis de groupes agités ou railleurs.

A neuf heures, les commissaires Clément et Dulac frappent à la porte. Le supérieur sort : "Vous vous attaquez à Dieu avant de vous en prendre à ses prêtres ! Nous ne céderons qu'à la violence !"
Les commissaires lisent l'arrêté du préfet, dictent un procès-verbal que personne ne veut signer et laissent aux religieux une journée de grâce.

Le lendemain, à quatre heures : "Commissaires Clément et Dulac !". Le supérieur sort. On lui donne lecture de l'arrêté d'expulsion. Dulac fait chercher un serrurier et demande du renfort car la foule se fait houleuse. On arrête le député d'Andigné qui a arraché la vareuse d'un agent.

Force restera à la loi sans incidents sérieux. A midi, tous les religieux sont partis.

Des scènes similaires vont se produire dans trente départements.


LE PAPE INTERVIENT

A la fin de l'année, toutes les Congrégations partagent le sort des Jésuites. Elles ont refusé d'obéir au décret qui leur enjoignait d'adresser aux pouvoirs publics une demande d'autorisation.

Cette requête, Jules Ferry lui eût donné une suite favorable dans bons nombres de cas. Son principal soucis est de jeter les bases d'un nouveau système d'éducation.

De part et d'autre, les bonnes volontés s'emploient à la conciliation et elles trouvent à Rome la plus haute audience : celle du Pape.

Au moment où le "Kulturkampf" mené par Bismarck requiert toute son attention, le nouveau Pape, Léon XIII, ne désire pas que se prolonge le malentendu entre le Vatican et la Réublique française.


Il demande à l'archevêque d'Alger, le cardinal Lavigerie, de rédiger un projet de déclaration proclamant que les ordres religieux "sont étrangers aux passions de ka politique et ne nourrissent aucune pensée d'opposition envers la Répoblique".

Ce texte dont le gouvernement pourrait encore se satisfaire, Léon XIII l'appuie par une démarche personnelle auprès du cardinal de Bonnechose qui fait la sourde oreille.

Le 9 juillet, les supérieurs des Congrégations, réunis en conférence, rejettent "le projet Lavigerie" en même  temps que les injonctions du gouvernement.

Devant cette bravade, Jules Ferry, maintenant président du Conseil, se cabre.

Le 5 novembre à l'aube, d'énormes effectifs policiers et militaires sont lancés simultanément contre les monastères.


LE DENOUEMENT

A Paris, dès six heures, la troupe renverse les barricades élevées par les dominicains dans leur vestibule. Des serruriers font sauter le verrous chez les cordeliers. Chez les capucins, après plusieurs sommations, les sapeurs-pompiers défoncent la porte à la hache. Des femmes chantent et les moines se cramponnent aux grilles du choeur. Il y a du martyr dans l'air ...
Finalement, le supérieur, les capucins et leurs bouillants amis sont dirigés vers la Santé où ils termineront la journée.

A Montpellier, l'évêque va excommunier le préfet qui l'écoute poliment, le reconduit à la porte et donne l'ordre d'évacuer immédiatement le couvent des carmes.

A Lyon, Orléans, Marseille, Lille et au Havre, les expulsions font des morts et des blessés.
Mais assez vite, la tension se dissipe. A peine dissoutes, les Congrégations se reforment et le gouvernement ferme les yeux.

"Néron-Ferry" tolère de bonne grâce les ordres religieux dès lors que leur sont enlevées leurs prérogatives d'enseignement.

Sa victoire, ce n'est pas l'expulsion des Congrégations.

Sa victoire, c'est l'adoption des principes de "l'école gratuite, laïque et obligatoire".















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scorpionmusic 21/08/2009 17:37

Bonsoir, l'histoire n'est pas à exclure des débats d'aujourd'hui qui est retransmis à la télévision...Très bien cette page. Il fait beau temps en région parisienne, malgré l'annonce de l'orage qui ne vient pas...la météo est un peu en vacances ...Je te souhaite une bonne soirée. Amitiés.

nathlb 19/08/2009 18:46

Coucou !!! Me revoilà, fini les vacances...J'aime beaucoup ta présentation, la simplicité, va trés bien !!! (blanc/blanc)a +