Les Coquillards

Publié le par jasonlouisxi

 







                 LES COQUILLARDS







Cette nuit là, le procureur de Dijon, Jean Rabustel, réussit un beau coup de filet.

Un peu avant minuit, il fait cerner la maison dite "des filles communes". A la tête d'une dizaine de sergents, armés et casqués, il frappe à la porte : "Au nom du roi" !
Aussitôt, la lumière s'éteint et les voix se taisent.
Comme le procureur insiste, le tenancier : Jacot-de-la-mer, montre sa tête effarée coiffée d'un bonnet : "Qu'est-ce donc là ?"
"Vous ne vous en doutez pas ?"
demande le magistrat.

On fouille les chambres. On en retire, cachés dans des coffres, douze individus de mauvaise mine. On trouve également un important butin : des pièces d'orfèvrerie (dont certaines d'Eglise, ce qui rend le cas plus grave), des coupons de tissus et de draps, de la vaisselle, des bourses pleines d'écus, de la fausse monnaie, des fausses chaînes d'or.
On y découvre des objets suspects, bien connus du procureur : cartes truquées, dés pipés ou plombés et des "crochets".

Raflés et ligotés, les malfaiteurs sont conduits à la prison de la ville.

UNE OPERATION PREPAREE

Un barbier dijonnais, de piètre réputation, était venu confier au procureur ses soucis : certains messieurs fréquentaient régulièrement sa boutique.

Ils venaient se faire couper les cheveux, tailler la barbe ou parfois, se faire soigner une petite blessure. D'autres fois, ils venaient jouer aux dés ou aux cartes.
Il leur arrvait de disparaître plusieurs jours puis revenir, dépensant davantage qu'avant.

D'où venaient-ils, quel était leur métier ? Quant on leur posait la question, ils se disaient en voyage, certains en pélerinage, et ils montraient à leur chapeau une coquille comme ceux qui reviennent de Saint Jacques de Compostelle.

Mais le plus surprenant, c'était le langage qu'ils employaient entre eux et qu'eux seuls comprenaient.

Ces dires corroboraient des renseignements parvenus, par ailleurs, à la Prévôté : "Depuis deux ans, ont été repérés plusieurs compagnons oisifs et vagabonds. Ces gens passent leur temps à jouer aux dés, aux cartes, à inviter les naïfs à jouer avec eux. Ils gagnent toujours. Parfois, on les trouve réunis en lieux déserts, paraissant comploter".

De peur d'être compromis, le barbier avait "donné" ses clients, ce dont le procureur le félicita.
Mais il fallait être prudent et discret. Récemment, un faux-monnayeur avait fui avent l'arrivée des sergents qui avaient trouvé dans sa chambre divers matériels : un gros marteau d'orfèvre, un plot de bois pour soutenir l'enclûme, une écuelle où il y avait de la couleur pour colorier or et argent.

L'instruction est rondement menée. Outre la déposition du barbier, il y a celle d'un des truands. Ces déclarations forment l'essentiel du rapport d'accusation rédigé entre le 30 octobre et le 2 décembre 1455.

Ce document est resté célèbre : on tient en lui le premier commentaire sur la langue argotique.

Le jargon est celui des "Coquillards".


LES COQUILLARDS

Tel est le nom de cette société de malfaiteurs, ramifiée dans tout le royaume et jusque dans les pays voisins : l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie.
l'argot des "Coquillards" est fait de créations originales, mais aussi d'emprunts à des dialectes provinciaux ou à d'autres langues argotpques.
Les juges découvrent également leur organisation.

Ils ont, à Dijon même, leur chef qui se nomme Regnault Dambourg. Ce dernier est tailleur de pierres du duc de Bourgogne.

Beaucoup exercent leurs méfaits hors du duché : en provence ou dans les environs de Paris. Certains à Paris même.

Si l'on s'enquiert de leur identité, on s'étonne de trouver parmi eux un noble comme Régnier de Montigny ; un écuyer comme Régnier d'Aubourg ; un orfèvre émailleur comme Oudet Durax ; des marchands ... Pas de mendiants.
Les plus humbles ont une profession, des talents. La "Coquille" s'en prend à la société avec les armes de cette société.

Elle a ses écuyers, mais pour tuer et dévaliser les voyageurs au bord des routes ; ses orfèvres, mais pour fabriquer de fausses chaînes d'or ; des serruriers, mais pour forcer les coffres d'Eglise ; des écrivains, pour faire des faux certificats ; des clercs pour batailler avec les gens de Justice ; des prêtres indignes qui quêtent au profil d'hôpitaux imaginaires ...


UN CERTAIN FRANCOIS VILLON

Un clerc quelques temps inquiété à la suite d'une bagarre : d'un coup de dague, il a tué un prêtre. C'est ce dernier qui l'avait provoqué.
Les témoins étaient unanimes et c'est ce qui avait permis à Villon de rentrer à Paeis, à la faveur d'une lettre de rémission.
A cette époque, il se trouve à Angers chez un oncle dont l'un des collègues passe pour avoir un magot.
Villon a été là-bas en reconnaissance. De retour à Paris, il fait son rapport. Faut-il tenter le coup ou non ? ...

Les rapports de Villon avec la "Coquille" sont certains et connus. Ses deux plus illustres amis, Colin de Cayeux et le sire de Montigny finiront pendus en dépit de leur cléricature.

LES CLERCS

Au 15ème siècle, ils forment une véritable "classe dangereuse".

Un clerc est un tonsuré non pas un prêtre. Mais cette tonsure suffit à le faire citoyen du peuple de l'Eglise. La plupart usent sagement de leurs privilèges.

Pourtant, que de clercs débauchés, désoeuvrés, voleurs ou meurtriers. Et surtout, que de faux clercs parmi les vrais. Il est facile de se faire tondre l'occiput par un barbier et d'acheter la robe et le capuchon.

Ils voisinent le long des routes d'Europe avec les mendiants innombrables : trucheurs qui sont honnêtes ou sabouleux qui sont des escrocs.

Il y a les fausses juives repenties ; les fausses Madeleine qui, pour quelques sous vous essuyent les pieds avec leurs cheveux ; les marchands de fausses reliques ; les enfants auxquels on a crevé les yeux pour qu'ils incitent la pitié. Il y a aussi les bohémiens craints plus que tous autres par leurs larcins.

Le clerc dévoyé se sent plus fort que tous ceux-là. Il n'est justiciable que de l'Eglise. Autant dire qu'il ne craint pas le gibet. Il risque la prison épiscopale, mais de cette prison on sort toujours.

Comment distinguer, dans cette cohue de tonsurés, les vrais des faux clercs ?


ETIENNE RONDEL

Un larron tonsuré, condamné pour meurtre par le tribunal de Senlis. Il en appelle à l'évêché qui le réclame. Le prévôt entend ne pas le relâcher, ne serait-ce que pour faire un exemple.

Au jour fixé pour l'exécution, Rondel est conduit au supplice. Au pied de la potence, un moine lui demande :
"- Dis-moi, Rondel, es-tu vraiment clerc ? Jures le devant Dieu !"
"- Que Dieu me damne si je mens ! Je suis clerc !"

Le moine, qui ne doute plus, s'écrie
; "- Clergie ! Clergie !"

La foule hésite, se concerte et c'est aux cris de "Clergie !", une ruée vers l'estrade. La potence est renversée, le bourreau assomé et le condamné porté, comme en triomphe, jusqu'à la prochaine église.

 




MONTFAUCON

Une histoire de coquins, de truands ou de meurtriers ne peut se terminer, à cette époque, sans une évocation du gibet de Montfaucon.

C'est là, sur une butte des environs de Paris (à l'emplacement de l'actuel hôpital Saint-Louis), que tous ces malfaiteurs se repentent d'avoir violé la loi des hommes.

Les dernières heures d'un condamné se déroulent, au 15ème siècle, selon un rituel immuable.

Extrait de la prison du Châtelet, il est hissé, pieds et poings liés, sur un chariot qui prend le chemin de la rue Saint-Denis au milieu des passants.
Point de huées ou de cris de mort. L'âme religieuse de cette époque ne veut plus voir en lui qu'un esprit bientôt libéré de son corps et qui, tout à l'heure, se trouvera face à la majesté divine.

Le char s'arrête au couvent des Filles-Dieu qui lui donnent, image de l'Eucharistie, le pain et le vin. On repart, on franchit l'enceinte, on gravit la pente que surmonte le gibet.

Rien de plus laid et sinistre que cette énorme cage de bois. A quelques pas, se trouve une croix de pierre. Le patient s'agenouille pour une ultime prière.

Un portail franchi et on se retrouve de plain-pied avec ceux que Villon a dépeints dans sa célèbre "Ballade".
Au centre de la plate-forme, un trou béant par lequel on jette les corps pourris et décomposés.  Une odeur affreuse.

Le bourreau s'empare de l'homme (parfois une femme) après que celui-ci eût baisé une dernière fois le crucifix, le hisse avec ses aides au sommet d'une échelle. Il lui passe une chaîne au cou et, d'une poussée, envoie une nouvelle âme au Paradis ou en Enfer.


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scorpionmusic 10/08/2009 23:11

Bonsoir, tu as fait fort, il faut passer un bon moment pour tout lire. Mais, très bien, un peu de lecture parfois avec des situations tragiques...Le temps est resté ensoleillé dans les yvelines, c'est bon pour le moral. Je te souhaite une bonne fin de soirée. Amitiés.