La Possession de Loudun

Publié le par jasonlouisxi

LA POSSESSION DE LOUDUN


LOUDUN

Au début du 17ème siècle, Loudun est une ville relativement importante et prospère. Elle a été durement touchée par les guerres de religions. Peuplée d'environ 14 000 habitants, elle en perd plus de 3 500 durant l'épidémie de peste qui y sévit en 1632.
Protégée par une enceinte et une forteresse, c'est une place forte qui a été donnée aux protestants suite à la proclamation de l'Edit de Nantes en 1598.
Malgré celà, la ville connait une contre-offensive catholique. A la pointe du combat, on trouve des moines, Cordeliers ou Carmes, mais aussi des Capucins nouvellement implantés.
Les Jésuites sont eux aussi des nouveaux venus dans le Poitou où ils mènent une rude bataille aux protestants.



LES URSULINES

Il ne s'agit pas d'un ordre contemplatif mais pratique, destiné à l'éducation des jeunes filles.
Ce n'est pas la vocation qui fait entrer les Ursulines au couvent. Les familles pourvoient au recrutement, y envoyant celles de leurs filles qui n'ont pas trouvé de parti.
Venues sans vocation, obéissant avec résignation, les Ursulines sont des victimes vouées à une vie d'ennui et livrées à tous les fantasmes et refoulements que provoque l'abstinence.
Supérieure du couvent à cette époque, Mère Jeanne-des-Anges est peut-être la plus exaltée de toutes. Contrefaite et bossue, ses penchants pour les humiliations, passant pour des vertus, l'ont conduite à la tête de la communauté.














URBAIN GRANDIER

Il nait en 1590 près de Sablé, dans la Sarthe, au sein d'une bonne famille bourgeoise. Son père est notaire du roi. Urbain entre dans les ordres et reçoit l'ordination à 25 ans.
A 27 ans, il prend possession de sa cure à Saint-Pierre-du-Marché de Loudun. Il est également chanoine de la Collégiale Sainte-Croix.
C'est une belle promotion d'autant qu'un poste en pays protestant est toujours délicat.
Il est bel homme, élégant, intelligent. Il est spirituel, bon théologien et d'une grande générosité.
Il montre son courage lors de l'épidémie de peste, restant au milieu de ses paroissiens alors que les médecins ont fui la cité.
Mais Grandier a aussi quelques défauts : un orgueuil démesuré qui le rend incapable d'écouter des conseils de modération, une intransigence qui l'empêche de faire des concessions. Il ne sait jusqu'où il peut aller trop loin.
A Loudun, son arrivée ne passe pas inaperçue. Il devient l'ami de Jean d'Armagnac qui est gouverneur de la ville, mais aussi valet de la Chambre du roi qui le tient en grande estime.
Les meilleures familles et les notables se le disputent, provoquant la jalousie des autres religieux. D'autant que Grandier ne se gêne pas pour dire ce qu'il pense d'eux. Il se moque publiquement des Carmes, il attaque aussi bien les Capucins.
En fait, il est sincèrement croyant, mais sa conception de la foi est haute, exigente.
En attendant, il se fait des ennemis dans le clergé de Loudun.
Des fautes, il va en commettre d'autres. Il avait les qualités voulues pour faire une grande carrière dans les ordres. Il va tout compromettre par intransigence, orgueuil, vanité et égoïsme.



Saint-Pierre-du-Marché                               Collégiale Sainte-Croix



La première faute de Grandier, en apparence la plus anodine, sera lourde de conséquences.

Au début de 1618, il conduit une procession. En tant que chanoine de Sainte-Croix, il a droit  de préséance sur le prieur de Coussay  qui est présent. Mais le prieur est aussi évêque et la courtoisie voudrait qu'un curé lui cède la place.
Grandier, fort de sa prérogative, décide la stricte application du cérémonial et prend la tête de la procession. Il n'accorde aucune attention à cet homme de 33 ans, titulaire de l'un des plus pauvres diocèses de France. Le prieur n'insiste pas et laisse faire.
Pourtant, ce dernier n'est pas non plus un personnage quelconque.
Protégé de Concino Concini favori de la régente Marie de Médicis, il a siégé au Conseil du roi pendant la minorité de Louis XIII.
Dévoré par l'ambition, cet homme vindicatif et rancunier, doté d'une prodigieuse mémoire, n'oublie pas un service rendu ou un affront subi.
Il s'appelle Armand-Jean du Plessis et il est, à cette époque, évêque de Luçon.
Grandier s'est fait un ennemi du futur Cardinal de Richelieu.


La deuxième erreur de Grandier : les femmes ...
Il n'a pas seulement l'apparence d'un séducteur, il l'est bel et bien. Il déambule dans tout Loudun en lançant des oeillades effrontées. Ce n'est un secret pour personne que ses pénitentes, les veuves et les jeunes filles, surtout, résistent rarement.
Mais tout celà, à l'époque, est relativement courant et ne choque pas la majorité de l'opinion. Seulement, Grandier va beaucoup plus loin.
Reçu régulièrement à la table du procureur du roi, Louis Trincant, il devient  l'amant de sa fille. Lorsqu'elle est enceinte, il la délaisse.
Le curé est plus qu'un amateur de femmes. C'est un véritable Don Juan. Dès que la proie convoitée a cédé, elle ne l'intéresse plus. Il va ailleurs, cyniquement et sans remors.
Tout Loudun répète que la fille du procureur a un enfant du curé de Saint-Pierre... Le magistrat ne sait comment cacher sa honte : qui voudra maintenant d'une fille déshonnorée ?
Grandier s'est fait un autre ennemi de taille. Il va apprendre qu'un père outragé est autrement dangereux qu'un mari trompé.

C'est à cette époque qu'il fait la conquête d'une orpheline de la haute noblesse dont il a la charge spirituelle, Madeleine de Brou.
Il se passe alors quelque chose d'imprévu : Urbain Grandier, pour la première fois de sa vie, est amoureux.
Il devient fou et Madeleine de Brou aussi. Il lui propose, et elle accepte, de l'épouser secrètement.
Le mariage a lieu au cours d'une cérémonie où Grandier  tient à la fois le rôle du marié, du prêtre officiant et du témoin.

C'est pour sa femme qu'il écrit un "Traité contre le célibat des prêtres". Sujet tabou et réprimandé par l'Eglise.
Ses ennemis se coalisent pour l'abattre. Arrêté et suspendu de ses fonctions, enfermé au château de Dissay, il fait appel et gagne son procès.

Il vient d'éprouver l'acharnement de ses adversaires ; il devrait désormais faire preuve de prudence.
C'est mal connaitre sa vanité, son désir de revanche. Il fait sa rentrée dans Loudun, à cheval, tenant une branche de laurier en signe de triomphe et va rejoindre sa femme que tout le monde ne croit être que sa concubine
...


Urbain Grandier va commettre sa troisième erreur, la plus excusable.

Dans leur solitude infinie, les Ursulines s'ennuient à mourir. Leur seule distraction est d'écouter les ragots de la ville qui leurs sont apportés par leurs jeunes élèves. Et, bien sûr, c'est Urbain Grandier qui tient la vedette.
Ce curé irrésistible qu'elles n'ont jamais vu, condamnées qu'elles sont à rester cloîtrées, elles en rêvent toutes, elles ne parlent que de lui.

Or, fin 1631, le confesseur des Ursulines meurt. Mère Jeanne-des-Anges propose aussitôt la place au curé de Saint-Pierre. Elle le fait sans hésitation, avec ferveur. Elle est prête à tout, comme les autres, et elle est sûre de la réponse. Seul le confesseur a le droit d'entrer dans les cellules des nonnes. Comment Grandier refuserait-il une pareille aubaine ?
S'il ne tenait qu'à lui, il aurait sans doute accepté.
Mais Madeleine de Brou est trop lucide pour tolérer une chose pareille. Alors, le  prêtre marié, amoureux de sa femme, dit : Non.
Humiliée, furieuse,  la supérieure nomme à sa place le père Mignon, ami du procureur Trincant et autre ennemi juré de Grandier.



LA POLITIQUE ET LES INTERETS

La politique de Richelieu est axée sur trois grands thèmes : détruire la puissance du protestantisme en France, abattre l'esprit factieux de la noblesse et abaisser la Maison d'Autriche.
Les protestants, suite aux privilèges qui leurs ont été accordés, forment un Etat dans l'Etat. Ils ont leurs assemblées politiques, une organisation territoriale et des places fortes militaires. Loudun est l'une de celles-ci.
Par ailleurs, les Plessis possèdent, depuis 1498, une seignereurie située à 19 km de Loudun. Lorsqu'elle est élevée en duché-pairie par le roi Louis XIII en 1631, Richelieu y fait construire le château et la ville qui portent son nom.
Le Cardinal peut-il tolérer si près de chez lui la menace que représente la ville fortifiée de Loudun ? La puissance économique de la cité ne nuira-t-elle pas au développement de sa propre ville ?

L'AFFAIRE

Le 11 octobre 1632, chez les Ursulines, un homme et une femme s'affrontent. L'homme : le père Mignon, confesseur du couvent. La femme : Mère Jeanne-des Anges, la supérieure.

- ... Dis-moi ton nom !
La Mère tombe à la renverse et se tortille sur le sol.
- Dis-moi ton nom ! Par le Christ, je l'ordonne !
Jeanne-des-Anges hoquette et lance d'une voix caverneuse : - Belzébuth !

Pour l'Eglise, le Diable ne se manifeste que s'il a été invoqué. Pas de doute, un sorcier se cache dans Loudun.

- Comment es-tu venu ?
- Par une piqûre de rose.
- Qui  a envoûté ces roses ?
- ... Je ne le dirai pas, laissez moi en paix !
- Qui est-ce ,
- Un curé ...
- Quel curé ?
- ... Saint-Pierre-du-Marché ...
Le père Mignon ne lache pas sa proie.
- Dis-moi son nom  propre !
Mère Jeanne-des-Anges ouvre et referme plusieurs fois la bouche, comme si deux forces contraires luttaient en elle. Elle lance enfin :
-  ... Urbain Grandier !

Un homme vient d'être accusé du crime le plus terrible qui soit, au 17ème siècle, celui de sorcellerie.
Urbain Grandier n'a pas voulu entrer chez les Ursulines comme confesseur. Il y entre, à son insu et bien malgré lui, sous une forme autrement inquiétante et dangereuse pour sa personne : celle du Diable.

L'archevêque de Bordeaux, dont dépend le diocèse de Poitiers, est averti de la situation. Il envoit à Loudun des médecins pour examiner la supérieure. Leurs conclusions sont formelles : il ne s'agit pas d'envoûtement mais d'hystérie.
Du coup, les symptômes cessent. Le père Mignon est prié de quitter ses fonctions.

Janvier 1633.
Trois mois se sont écoulés et plus personne ne parle des accusations de Mère Jeanne-des-Anges. Le curé de Saint-Pierre a triomphé une fois de plus. Il continue de s'afficher avec sa femme et tient le haut du pavé. Ses ennemis sont atterrés.
C'est alors que Grandier va commettre sa quatrième faute. La plus impardonnable, aux yeux du pouvoir, car elle est politique.

Depuis peu, un personnage important est arrivé à Loudun. Conseiller d'Etat et envoyé spécial de Richelieu, il se nomme Jean de Laubardemont. Il est grand, maigre et austère. Mais il n'est pas venu dans la cité pour plaire ou pour séduire.

Sa réputation est bien établie et elle n'est pas celle d'un tendre. Il s'est rendu célèbre dans le Béarn en y faisant condamner et brûler quelques cent-vingt sorciers et sorcières ou prétendus tels.
Il décrit lui-même ses méthodes : "Donnez-moi une ligne de l'écriture d'un homme et j'y trouverai de quoi le faire pendre".
Laubardemont a été  chargé par Richelieu d'une mission bien précise : démanteler les fortifications de Loudun.

Tout celà, Grandier le sait ou devrait le savoir. Et pourtant, il ne se retient pas. Il entend défendre Loudun par fidélité à son ami, le gouverneur Jean d'Armagnac, qui est souvent retenu à Paris par sa charge.
Grandier entend défendre Loudun alors qu'il n'est pas de la région. Il entend défendre des intérêts protestants alors qu'il est prêtre catholique.

Bien plus, en chaire il tonne : "Ceux qui veulent abattre nos murailles, je les appelle des raseurs. Monsieur de Laubardemont n'a pas le droit de s'attaquer à nos privilèges car nos privilèges, ce sont nos libertés" ... "C'est la liberté que je vous invite à défendre avec moi" ...
Ses paroissiens se délectent en écoutant ces sermons. Mais ils sentent que le curé va trop loin car sa résistance est inutile. Les remparts sont rasés et les éclats de Grandier parviennent aux oreilles de Richelieu.

Pendant ce temps, mère Jeanne-des-Anges recommence à se tordre dans sa cellule.  Elle hurle : "Grandier ! Grandier ! je suis à toi" ... D'autres soeurs sont prises des mêmes symptômes.
Averti, Laubardemont assiste à l'une de ces crises et en réfère au Cardinal.

Le 30 novembre 1633, il reçoit du roi les lettres patentes qui le chargent de suivre et de dénouer l'affaire. Toutes les juridictions, civiles et religieuses, doivent l'assister dans sa mission.

L'INSTRUCTION

Dès son retour à Loudun, Laubardemont fait procéder à l'arrestation de Grandier.
Une instruction très particulière commence. Une instruction qui repose sur les exorcismes;
Les exorcismes se déroulent dans les églises, en public. A Loundun, ils vont être menés par deux Capucins : les frères Lactance et Tranquille. Ceux-là même que Grandier avait, entre autres, raillés en chaire.
Mère Jeanne-des-Anges et, à sa suite, d'autres religieuses qui se révèlent être possédées, accusent le curé d'être un sorcier.
Mais pour Laubardemont, ce n'est pas suffisant.

Selon la démonologie, la science des diables, à laquelle de savants personnages ont consacré et consacrent de volumineux ouvrages, Satan marque ses serviteurs de stigmates. Il faut donc chercher ces signes sur Grandier.

C'est le chirurgien Maunoury, autre ennemi du curé, qui est chargé de l'opération. Il s'agit d'enfoncer une aiguille dans toutes les parties du corps pour y trouver des points insensibles à la douleur.
Elle a lieu le 26 avril 1634 en présence des prêtres exorcistes et se poursuivra durant six à huit heures. Du dehors, on entendait Grandier hurler.
Les Capucins vont déclarer qu'il y a cinq points insensibles sur le corps du prêtre.

Maintenant, il faut rechercher la seconde preuve, la plus irréfutable : le pacte signé avec le Diable. Ce pacte va être retrouvé ... dans la soutane de l'évêque de Poitiers qui assistait à l'exorcisme des Ursulines.

La dernière pièce vient d'être versée au dossier et le procès en sorcellerie va pouvoir commencer.

LE PROCES

Tout celà, Grandier l'ignore. Depuis son arrestation, il est tenu au secret le plus rigoureux.

Maintenant que son sort est joué, il va pouvoir sortir pour le dernier acte : la confrontation avec les soeurs envoûtées.

Le 23 juillet 1634, il est conduit à la Collégiale Sainte-Croix. Le frère Lactance brandit le pacte.
- Reconnais-tu ceci ?
- Non ...
Lactance lit le document. Lorsqu'il a terminé, Grandier comprend qu'il est perdu. Il déclare aux Capucins :
- Je suis un grand pêcheur, mais je n'ai pas signé de pacte. Je crois en Dieu.

La parole est maintenant aux juges.

Le 26 juillet, les magistrats nommés par Laubardemont se réunissent pour la première fois.

Le 16 août, le procès commence. Il durera trois jours.

Le 18, après des débats qui ont lieu en l'absence de l'accusé, Laubardemont rend le verdict.

" Nous condamnons Urbain Grandier à faire amende honorable devant l'église Saint-Pierre-du-Marché puis à être brûlé vif sur la place Sainte-Croix. Il sera soumis, auparavant, à la question ordinaire et extraordinaire".

LE BUCHER

Grandier est tiré de sa cellule. La sentence est exécutoire le jour même.
Le commissaire du roi tient pardessus tout aux aveux du curé, car sa condamnation risque de révolter une partie de l'opinion. S'il avouait, tout serait différent. Pour celà, Laubardemont compte bien sur la "question".

Pour cette procédure, on va utiliser les "brodequins". On enserre les jambes du justiciable dans des planches de bois entre lesquelles on enfonce des coins. Quatre pour la "question ordinaire", huit pour la "question extraordinaire". Il va sans dire qu'à la fin de l'opération, les jambes du supplicié sont complètement broyées. Cette procédure n'était employée que sur les condamnés à mort.
Malgré l'acharnement des frères Lactance et Tranquille qui demandent des coins supplémentaires, Grandier n'avoue rien.

Il est conduit sur le lieu de l'exécution et la foule est alors témoin d'une chose inimaginable dans l'Eglise qui s'interdit de tuer : après avoir frappé le curé de leur crucifix, les deux Capucins prennent les torches des mains des bourreaux et mettent eux-même le feu au bûcher.

On entend Grandier prier en latin, pousser un cri, et puis plus rien ...





La possession des Ursulines durera jusqu'en 1638. D'autres exorcistes prendront la succession des frères Lactance et Tranquille, principalement le père Surin

Les ouvrages qui ont traité l'affaire sont innombrables.

Aldous HUXLEY a écrit un livre très détaillé sur le sujet.

Ken RUSSEL en a fait un film : "Les Diables"
Penderecky en a tiré un opéra : "Die Teufel von Loudun"




Affiche du film de Ken RUSSEL






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Commenter cet article

blanchefort 08/08/2014 10:19

savez vous si madeleine De Brou fut enterrée à Loudun et si oui peut voir sa sépulture-

Merci de votre réponse

scorpionmusic 28/07/2009 18:12

Bosoir, cette histoire de la torture n'a pas pris une ride jusqu'à nos jours...Bref, beau temps dans notre région , le soleil est de retour. Je te souhaite une bonne soirée. Amitiés.